On s'effraie aujourd'hui d'une possible présence de Marine Le Pen au deuxième tour de l'élection présidentielle. Au sein des grands et des petits partis, les stratèges se mobilisent pour éviter
le retour du traumatisme vécu en 2002. Ces spéculations ont cependant quelque chose de faux ou d’inavoué. Et les bons réflexes républicains au nom desquels on veut faire en sorte que le duel
politique au sommet demeure à tout prix dans le registre du « correct » sont sans doute aussi inquiétants que les sondages plaçant Marine Le Pen dans le duo de tête. Car, finalement,
toutes ces anticipations offusquées expriment implicitement l’idée que la présence de Marine Le Pen contredit de façon presque immorale l’esprit du scrutin présidentiel. C'est comme si, présente
au second tour, Marine Le Pen allait usurper la place d'un candidat qui, labellisé " républicain " ou " démocrate ", aurait mérité d'y être. Ce n'est évidemment pas comme ça qu'il devient
possible de mesurer le véritable défi qu'impose aux professionnels de la politique la présence grandissante de Marine Le Pen dans le jeu électoral.
Le Front national est aujourd’hui la seule vraie force politique en France. Contrairement aux autres partis, il n’a pas besoin de se demander quel thème pourra fédérer les opinions et
rapporter des voix. Le Front national catalyse ce qui donne de la force. Il promeut vers l’affirmation collective ce qui pourrait, en d’autres circonstances, rester dispersé :
l’exaspération, la souffrance, la lassitude, la crainte, l’ennui, la colère, la désorientation. Pour reprendre les termes du philosophe Sloterdijk, le Front national, comme autrefois le parti
communiste, est le collecteur de ces sentiments par lesquels chacun est rivé à l’expérience de sa propre vie. Voilà ce qui en fait une force politique. On peut le déplorer de deux manières.
La première dirait que l'époque de la force politique est dépassée. Notre société, même si elle est structurée selon des rapports de forces très durs, en particulier dans la sphère du travail ou
dans la concurrence commerciale, maintient l'âpre conquête politique à la surface du surf ou dans le flux des réseaux sociaux. Les étapes obligées de la campagne électorale (primaires, petites
phrases, quand vais-je me déclarer, etc.) déconnectent la représentation politique de la possible expression d'une force collective. De ce point de vue, le Front national serait la rémanence
archaïque d'une politique qui ne s'est pas adaptée au fonctionnement complexifié de la société. La question persistante est alors de savoir quel doit être le rôle approprié de la politique, et
spécialement des partis, dans la société d'aujourd'hui. Aucun parti n'affronte cette question publiquement.
La deuxième manière de déplorer la présence du Front national dans le challenge présidentiel consisterait à dire qu'il rassemble la force collective par le bas. Pourquoi faut-il, en
effet, que le discours par lequel s'exprime cette force politique soit identitaire, nationaliste, xénophobe, autoritaire, démagogique et simpliste ? On rencontre ici le commentaire, jadis tenté à
gauche, selon lequel le Front national poserait de bonnes questions mais apporterait de mauvaises réponses. Le défi imposé par le Front national ne tient pourtant pas dans un jeu de
questions-réponses. Il réside dans la constitution et dans la mise en forme politique d'une force collective. Relever ce défi ne peut donc passer que par le " soulèvement" d'une force alternative
qui pourrait donner lieu à une autre expression parce qu'elle collecterait aussi d'autres sentiments que la colère et la crainte. On a senti le frémissement d'une telle force en 2007 autour de la
candidature de François Bayrou. Puis le frémissement s'est vite évanoui lorsqu'il a fallu traduire le mouvement électoral dans les mécanismes de coalition ou dans les procédures d'un parti. Un
autre frémissement a eu lieu au moment des élections européennes de 2009. Il se focalisait sur ce simple collage : Europe et écologie. Mais cette esquisse d’élan a surpris ceux qui auraient pu la
vouloir, la collecter et l’amplifier. A leur manière, ils y ont répondu par le bas, en faisant prévaloir l’impératif identitaire « d’être de gauche » et la préoccupation presque
compulsive du bon fonctionnement de l’appareil.
Et pourtant, dans la situation collective qui est la nôtre aujourd'hui - du plus local au plus global, la seule force qui puisse être politiquement une alternative à la présence du Front national
est celle de l'écologie. La raison en est simple. L'écologie politique peut tirer sa nécessité de sentiments ou d'expériences de soi dont l'enjeu est bien, fondamentalement, notre mode de vie et
peut-être même la survie. Certes, ces sentiments et ces expériences de soi ne sont pas vécues dans des contextes sociaux qui peuvent les transformer immédiatement en motivations auxquelles il
suffit ensuite de proposer une reconnaissance politique. Contrairement à la colère, à la crainte, au désœuvrement ou à la fatigue, les expériences vitales qui donnent du sens à l'écologie ne se
manifestent pas sur le mode réactif. Elles ont besoin de détours intellectuels, de la médiation de certaines vérités à propos de l'état du monde, ou de leviers moralisants (le respect de la
planète, le devoir à l’égard des générations futures, etc.). C’est pourquoi les écologistes ont bien du mal à se départir de la posture critique (et donc de gauche !) par laquelle ils
s’imaginent toujours en combat contre plus puissants qu’eux. C’est ainsi qu’ils pensent requérir et entretenir la force politique dont ils savent manquer. Et c’est bien dommage ! Car ils
sont en même temps les mieux placés pour donner une expression politique à une autre force que celles des sentiments réactifs dont le Front national tire profit, je veux parler de cette
force avec laquelle nous manifestons tous au quotidien, dans nos activités, dans nos déplacements, dans nos projets, dans nos entreprises mais aussi dans notre confort et dans nos loisirs,
notre besoin incompressible d’énergie.
L’énergie n’est pas seulement un moyen d’ordre technique au regard du fonctionnement de notre société. Elle n’est pas seulement une denrée dont les variations tarifaires ont des répercussions
immédiates sur la santé économique et sur le budget des ménages. Elle n’est même plus ce bien d’importance stratégique, qui justifie une planification centralisée et qui relève de la raison
d’Etat. L’énergie est devenue beaucoup plus que cela. Qu’on la considère comme ressource, qu’on discute les façons de la produire, qu’on se penche sur les réseaux nécessaires à sa distribution,
qu’on évalue ses impacts environnementaux possibles, qu’on la traite pour ses multiples usages, qu’on en dénonce le gaspillage, qu’on en révèle la répartition inégalitaire, l’énergie est un fil
conducteur politique effectif et non idéologique. Sa réalité à la fois physique, technique et marchande nous met tout de suite – les événements japonais en sont l’illustration – face à des choix
dont l’enjeu tient toujours dans la façon dont nous envisageons collectivement notre avenir : sous le régime de la dépendance ou de l’indépendance, de la consommation ou de la maîtrise, de
la menace ou de la confiance. Aujourd’hui encore, l’Etat justifie la filière nucléaire par référence à la souveraineté nationale. Mais les risques liés à l’exploitation des centrales nucléaires,
l’épuisement des ressources d’énergie fossile (pétrole, gaz), l’impact climatique des émissions de CO2, la multiplication par 2 de la demande mondiale d’ici 2050, dont EDF fait également un
argument en faveur du nucléaire, les progrès technologiques réalisés ou à promouvoir dans le domaine des énergies renouvelables, tous ces nouveaux paramètres relatifs à l’énergie donnent
l’occasion politique de reconstruire le langage dans lequel nous voulons dire notre souveraineté à venir, de la situer à d’autres niveaux que celui de la nation, et de lui donner d’autres formes
que le centralisme et la planification.
Depuis quelques temps déjà, un fournisseur d’énergie nous a habitués à ce slogan publicitaire : « L’énergie est notre avenir, économisons-la ». C’est bien trouvé et plein de bon
sens : soyons fourmis plutôt que cigales ! Mais, tel qu’il est formulé, ce slogan scelle aussi entre l’énergie et l’avenir une identité logique qu’il est possible d’entendre
autrement : l’énergie étant notre avenir et réciproquement, il nous faudrait donc aussi économiser notre avenir !
Avons-nous, au nom de l’énergie, à être parcimonieux avec la volonté de faire notre avenir ? Devons-nous accepter, sur les conseils de ceux qui produisent l’énergie, la distribuent et nous
la vendent, de nous projeter vers l’avenir tout au plus comme des consommateurs assagis et raisonnables ? Est-ce là l’avenir étroit que nous pouvons collectivement nous souhaiter ? Bien
au contraire, le rôle essentiel de l’énergie dans notre société nous donne de puissants motifs de nous engager collectivement à préparer les conditions dans lesquelles sa production, sa
distribution et sa consommation ne se feront pas au détriment de notre santé, de notre liberté, de notre environnement et de notre avenir, qu’on le nomme développement ou autrement. Notre rapport
à l’énergie est un ingrédient politique de base à partir duquel il est possible de rassembler une force collective par le haut, en stimulant enthousiasme, responsabilité collective,
courage, développement solidaire, plutôt que tendance au repli, crainte, crispation sécuritaire et identitaire. Avec un peu d’ « énergie politique », 2012 pourrait être non
seulement le moment d’accélérer la fin du gaullisme énergétique, en fait déjà dépassé, mais aussi d’opposer à la force politique réactive du Front national une force politique qui choisirait de
s’accomplir en commençant par prendre en main son avenir énergétique.
Philippe Eon
Philosophe, vient de publier Avant le développement durable (s’exercer au présent), aux Editions territorial.
Membre de la coordination nationale de Cap21.
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